Manuel Fadat |
Tout ce que vous m’avez montré, tout ce dont vous m’avez parlé, je l’ai abordé avec
grand intérêt et désir de comprendre. J’ai trouvé tout intéressant, indépendammentde
toute passion personnelle, qu’il s’agisse des multiples jeux avec le verre, les réflexions
sur la pertinence des relations entre matériau, méthode de réalisation et discours,
les multiples langages que vous avez tenté de donner à ce médium. J’ai vu à la fois
se dessiner des veines phénoménologiques, des veines symboliques, des
veines plus « poétiques », des veines écologiques, des veines plus sociales, sur le
fonctionnement du marché et des systèmes de monstration et de consommation
des œuvres d’art. J’ai apprécié les efforts de légitimation formels et conceptuels et les
grandes interrogations que vous posiez, tout comme la passion avec laquelle vous
cherchiezles formes les plus à même de transmettre vos messages. Vous étiez « dans
l’acte decréation », voilà ce que j’ai senti, sans me soucier de l’exercice scolaire,
ni du jury auquel vous soumettriez vos travaux. Ce n’était pas mon rôle.
Mais ce que j’ai pu repérer, surtout, c’est qu’un changement de « manière » s’opère.
Que j’ai pu repérer aussi chez les étudiants du CERFAV cette année. Dommage qu’il n’y ait
pas eu rencontre. Le verre rejoint encore davantage la pluralité des matériaux qui
composent et habitent l’art (contemporain) au sens le plus élargi, pour toutes ses
qualités. La dynamique apparente de votre recherche est moins celle du verre comme
fin, que celle du verre comme moyen. Il se mêle à d’autres matières, il est investi
de diverses approches. Le décloisonnement est en cours d’évolution. Mais il reste
indispensable qu’il existe des ateliers de formation, d’expérimentation, de
réflexion, à la fois autonomes et en lien avec d’autres « cellules ». Par ailleurs,
il reste indispensable d’observer chez vos aînés et vos pairs ce qui fait sens. Car
votre histoire s’inscrit dans la leur. En effet, l’usage du verre dans une perspective
sculpturale n’est pas une pratique récente. Doit on en dresser l’historique ? Il ne
faudrait pas penser vos démarches comme une révolution « radicale », mais comme
le fruit d’une évolution lente maturée dans le creux de ce que l’on a nommé
« l’art du verre contemporain ».
Dans toute cette agitation, apparaît un autre phénomène important qui semble inquiéter
certains acteurs en ce domaine et qui nourrira probablement les débats à venir : celui
de la technicité et du rapport à celle-ci. Elle n’est plus la valeur fondamentale même
si elle est consubstantielle à toute création en verre. S’illustrer par la maîtrise d’une
technique n’est plus au cœur de vos préoccupations. C’est la recherche du « sens »
qui prend le dessus. Mais en réalité, et c’est ce qu’il faut expliquer, je crois, aux
personnes qui verront votre recherche, c’est il n’y a pas perte de technicité, mais
divergence, déviation, changement de régime, c’est tout, car vous n’êtes pas des
verriers (et vous devez respecter ce qui en font le choix car leur puissance passe
par ce qu‘ils mettent d‘eux même dans la matière) et donc vous abordez autrement
le problème. Vous faites usage du verre. C’est juste le rapport à la technique qui est
redéfini, tout en sachant que l’exigence et la maîtrise technique restent des conditions
d’expression. Il faut donc les interroger, ces techniques, ces savoir-faire, car ils ont été,
et sont encore,d’importants critères de jugement.
Si ces nouveaux rapports à la matière entraînent de nouveaux comportements face
à l’art d’en traiter, et réciproquement, alors on peut dire non seulement que vous nourrirez
le « domaine du verre », mais encore que vous enrichirez « l’art »
de nouveaux possibles, en toute relativité bien sur.
M.F.
25.06.06